Est-ce vraiment la fin de la Françafrique?

Vues : 68
0 0
Durée de lecture :5 Minute, 38 Secondes

Le retrait des troupes françaises du Niger, annoncé dimanche par Emmanuel Macron, marquera la fin d’une longue présence française au Sahel. Au Mali, au Burkina Faso, au Tchad, en Guinée et au Gabon, les Français ont déjà été poussés vers la sortie par des juntes hostiles. Pourquoi ce rejet de la France?

Un ras-le-bol généralisé

La France est associée à des régimes et des dirigeants dont la population ne veut plus, remarque l’historien béninois Amzat Boukari-Yabara, codirecteur de l’ouvrage L’Empire qui ne veut pas mourir – Une histoire de la Françafrique.

La responsabilité de la France, c’est qu’elle reconnaît des présidents qui trafiquent les constitutions et qui se maintiennent au pouvoir avec son appui.

En 2019, les forces françaises sont intervenues au Tchad pour soutenir le président Idriss Déby Itno contre l’assaut de forces rebelles. Ce même président qui s’accrochait au pouvoir depuis des décennies, après avoir réécrit la constitution du pays.

Résultat : les populations rejettent l’ancienne puissance coloniale et son ingérence dans leurs affaires internes.

La France incarne tout ce qui a été fait depuis des décennies et qui mène à l’impasse dans laquelle les populations ont l’impression d’être aujourd’hui, soutient Thomas Borrel, codirecteur, avec M. Boukari-Yabara, de L’Empire qui ne veut pas mourir et porte-parole de l’organisation Survie, qui dénonce l’intervention néocoloniale française en Afrique.

À la différence du pouvoir indirect de la colonisation britannique, qui s’appuyait sur des élites locales, les Français ont mis en place une administration directe qui pourrait expliquer le maintien, après les indépendances, d’un lien néocolonial beaucoup plus étroit, explique Thomas Borrel, avec des bases militaires permanentes, avec une monnaie [le franc CFA] dans laquelle Paris joue un rôle central, et puis avec une galaxie d’institutions qui vont bien au-delà des rapports économiques privilégiés que les Britanniques se sont arrangés pour maintenir avec le Commonwealth.

Les accords de défense, la Francophonie et le franc CFA symbolisent bien ces rapports un peu incestueux, note Amzat Boukari-Yabara.

Il y a cette ingérence qui n’a finalement jamais quitté ces pays au moment de leur indépendance.

Emmanuel Macron.

Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors du sommet One Forest au palais présidentiel de Libreville, le 2 mars 2023.

Photo : Getty Images / LUDOVIC MARIN

L’âge de la Françafrique est révolu, a déclaré Emmanuel Macron lors de sa tournée en Afrique centrale, en mars dernier. La France est un interlocuteur neutre qui parle à tout le monde et dont le rôle n’est pas de s’immiscer dans les échanges politiques internes, a-t-il ajouté.

Malgré les déclarations, la France n’a, en réalité, jamais accepté l’indépendance de ses anciennes colonies, qu’elle traite encore avec un paternalisme à peine déguisé, dénonce Thomas Borrel.

Régulièrement, depuis 15 ans, on a des affirmations comme quoi la Françafrique, c’est du passé. Dans la pratique, cependant, rien n’a changé, souligne-t-il.

Les officiels français ont accumulé des déclarations d’intention sans jamais activer les leviers politiques qui étaient dans leurs mains, que ce soit sur la présence de l’armée ou sur le franc CFA.

Alors c’est sur la France que se cristallisent la colère et le désespoir de ces peuples qui ont l’impression de ne pas pouvoir prendre leur destin en main.

Si le discours des putschistes, au départ, n’est pas nécessairement anti-français, il le devient rapidement. Au Niger, par exemple, ça leur a donné une énorme légitimité populaire, ajoute M. Borrel.

Dire du mal de la France est aussi un moyen de gagner en popularité, note-t-il.

L’épouvantail français ou russe?

Cette colère contre l’ex-puissance coloniale est attisée par d’autres acteurs qui tentent d’en profiter. Les pancartes réclamant le départ des troupes françaises côtoient ainsi celles qui vantent les mérites de la Russie.

Moscou, depuis quelques années, est de plus en plus actif dans les anciennes colonies françaises, tissant des partenariats avec les nouveaux dirigeants.

Des hommes agitent le drapeau du groupe de mercenaires russes Wagner et celui du Niger.

Des partisans du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie manifestent pour exiger le départ des troupes françaises du Niger, à Niamey, le 16 septembre 2023.

Photo : Getty Images / –

Les Européens voient cela d’un très mauvais œil et dépeignent la Russie comme un acteur malveillant, qui ne cherche qu’à exploiter les richesses africaines pour son propre profit. La Russie est l’une des dernières puissances impériales coloniales, a d’ailleurs soutenu le président français lors de sa visite au Bénin, en juillet 2022.

La présence russe en Afrique est exagérée, observe Marie-Eve Desrosiers, professeure à l’Université d’Ottawa. L’Afrique est loin d’être la priorité russe en matière de politique étrangère, précise-t-elle.

Mais ce récit, qui dépeint leur pays comme une grande puissance capable de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine, convient aux Russes, écrit Vadim Zaytsev, chercheur indépendant sur le site de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Le Kremlin prétend créer un deuxième front et défier l’ordre international fondé sur des règles, tandis que l’Occident feint de s’inquiéter des conséquences des actions chaotiques de la Russie, sachant parfaitement que la principale menace pour ses intérêts dans la région est en réalité posée par la Chine.

Quelles conséquences pour le Sahel?

Quant aux conséquences sur la situation sécuritaire dans la région, les chercheurs sont divisés.

Plusieurs craignent que le départ des troupes françaises permette aux djihadistes de faire des gains dans la région. Déjà, notent-ils, la violence a augmenté.

Selon les données du Projet de données sur la localisation et les événements des conflits armés (ACLED), le niveau de violence politique a augmenté de 46 % au Niger, au Mali et au Burkina Faso comparativement à 2021, résultat de l’intensification des opérations militaires et de la violence des militants.

Les atrocités de masse et les exécutions extrajudiciaires perpétrées par des militants, des combattants volontaires et des forces de sécurité se poursuivent sans relâche, souligne l’organisme.

Même si les juntes militaires ont justifié leurs coups d’État en invoquant la détérioration de la situation sécuritaire, loin de s’être améliorée, la situation a plutôt empiré, ajoutent les analystes.

Au contraire, estime Amzat Boukari-Yabara, le départ de la France pourrait permettre, à terme, une diminution de la violence.

La déstabilisation de la région est arrivée par la guerre de Libye, qui a été déclenchée principalement par la France et les États-Unis, remarque-t-il.

Le départ des troupes françaises de la région pourrait, selon lui, créer les conditions propices à un règlement du conflit autre que militaire.

À lire aussi :

Source :Radio Canada

Happy
Happy
0 %
Sad
Sad
0 %
Excited
Excited
0 %
Sleepy
Sleepy
0 %
Angry
Angry
0 %
Surprise
Surprise
0 %

Average Rating

5 Star
0%
4 Star
0%
3 Star
0%
2 Star
0%
1 Star
0%

Laisser un commentaire

Next Post

Le Canada nomme de nouveaux ambassadeurs en Arménie et en RDC

mar Sep 26 , 2023
La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a annoncé lundi les noms de deux nouveaux ambassadeurs dans des pays sous tension. En Arménie, Andrew Turner, un diplomate de carrière, entrera en fonction dès le mois prochain dans un contexte tendu. En effet, l’Arménie est à couteaux tirés avec son voisin, […]

Vous pourriez aimer

Verified by MonsterInsights