Au Japon, les Autochtones d’Okinawa victimes d’une double colonisation

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Masaru Nakamura n’est pas Japonais, martèle-t-il. Il est Okinawaïen. Mais lorsqu’on lui demande s’il se considère comme Autochtone, l’homme de 73 ans commence à rire. « Disons que je suis un fier Okinawaïen, mais le mot « autochtone » a une mauvaise réputation », répond le retraité depuis la ville de Ginowan, cinquième en importance de l’île.

Sa réponse ne surprend pas Chihiro Komine, activiste et professeure à l’Université chrétienne d’Okinawa. Le terme [Okinawaïen] en japonais a tellement de bagage culturel et politique. Pour les générations plus anciennes, ça signifie être un citoyen de seconde zone, être arriéré, pas moderne. C’est une idée très coloniale du terme, explique la femme de 46 ans.

L’île d’Okinawa (qui fait partie de l’archipel Ryukyu) est située dans le Pacifique entre le Japon et Taïwan. Elle était gouvernée par le royaume de Ryukyu, avant d’être annexée en 1879 par le Japon, qui y a immédiatement banni l’usage des langues ryukyuanes et instauré des politiques d’assimilation.

Le gouvernement japonais a appris des autres empires européens que le moyen le plus efficace de coloniser les gens, c’était de supprimer leur propre langue, explique Hiroshi Fukurai, professeur de sociologie et d’études juridiques à l’Université de Californie. La langue est un vecteur de la culture, des traditions et de l’histoire. Si vous retirez leur langue, ils commencent à s’adapter aux vôtres.

Pour le musicien et activiste Rob Kajiwara, il n’y a aucun doute que les Okinawaïens sont très différents des Japonais. On a très peu en commun, en termes de culture, de langue et de valeurs, affirme-t-il.

Portrait de Rob Kajiwara.

Le musicien et activiste okinawaïen Rob Kajiwara.

Photo : Photo fournie par Rob Kajiwara

En 2018, ce dernier a fondé la Peace for Okinawa Coalition, qui promeut la culture okinawaïenne et l’indépendance de l’île. Pour rallier la plus jeune génération à sa cause, il a constaté qu’il devait utiliser le japonais, soit la langue coloniale qui [leur] a été imposée. C’est décevant, mais c’est la réalité, se désole-t-il.

Des langues en perdition

Jusqu’à aujourd’hui, l’éducation à Okinawa est gérée par le gouvernement central japonais, et les six langues ryukyuanes ne sont pas enseignées. Résultat : le nombre de locuteurs est en constant déclin.

En 2022, selon un sondage réalisé par le gouvernement d’Okinawa, seulement 28 % de la population utilisait une des langues autochtones pour plus que de simples salutations. En 2013, c’était 58 % de la population. L’UNESCO estime d’ailleurs que ces langues risquent de disparaître dès 2050.

Château.

Le château Shuri a été le palace du royaume de Ryukyu de 1429 à 1879. (Photo d’archives)

Photo : Getty Images / Carl Court

Takuhi Nakamura s’est toujours questionné sur son identité. L’homme de 34 ans a appris l’okinawaïen de son grand-père. Il peut le comprendre, mais il lui est plus difficile de le parler.

Il sait aussi qu’utiliser la langue de ses ancêtres est considéré comme mal éduqué dans la société japonaise. On nous a toujours dit qu’on était Japonais. Mais quand j’y suis allé pour la première fois, je me suis rendu compte qu’on était tellement différents. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas ce que c’est d’être Japonais.

Depuis quelque temps, l’idée d’une identité autochtone le fait réfléchir.

Portrait.

Takuhi Nakamura est né et a grandi à Okinawa. Il habite désormais au Canada.

Photo : Myriam Boulianne

Reconnus par l’ONU, mais pas par le Japon

Depuis le début des années 2000, les Nations unies ont reconnu les Okinawaïens comme peuple autochtone. Le gouvernement japonais refuse toutefois de faire de même. En 2019, il a pourtant officiellement reconnu les Aïnous, qui habitent dans le nord du pays, sur l’île d’Hokkaido, et en Russie.

Le gouvernement va ignorer notre demande de reconnaissance aussi longtemps qu’il le pourra, se résigne l’activiste Chihiro Komine.

Pourquoi? S’il le fait, le Japon ne pourra plus nous imposer la présence américaine, avance-t-elle.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont occupé Okinawa pendant plus d’une vingtaine d’années et en ont fait une colonie militaire. Malgré le retour de l’île aux Japonais, en 1972, celle-ci est encore occupée à 20 % par l’armée américaine, en raison de sa situation géostratégique – entre la Chine, Taïwan, la Russie et les Philippines – qui en fait un lieu incontournable dans la stratégie globale militaire américaine, explique M. Fukurai.

Selon ce spécialiste en approches autochtones en droit international, le refus du Japon de reconnaître les Okinawaïens comme Autochtones est même purement stratégique.

Si vous leur accordez cette reconnaissance, les Okinawaïens pourront utiliser la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones pour préserver leur environnement et leur intégrité culturelle. Les militaires américains ne pourront donc plus utiliser la terre et la contaminer.

L’omniprésence de l’armée américaine à Okinawa cause d’ailleurs des tensions avec la population locale. Destruction des terres, espèces marines menacées, contamination de l’eau potable, mais aussi meurtres, violences sexuelles et accidents attribués au personnel militaire américain viennent exacerber le sentiment d’insécurité des insulaires et contribuer au mouvement de démilitarisation.

Des manifestants tiennent des pancartes.

Des manifestants brandissent des pancartes indiquant « Retirez le Corps des Marines » lors d’un rassemblement contre la présence militaire américaine à Naha, préfecture d’Okinawa, le 19 juin 2016, à la suite du viol et du meurtre présumés d’une résidente par un ancien marine américain et un travailleur civil employé sur la base militaire américaine. (Photo d’archives)

Photo : AFP / TORU YAMANAKA

Un sondage réalisé en 2023 par deux universités japonaises révélait que 70 % des habitants d’Okinawa estimaient que la concentration des bases militaires dans la préfecture était injuste. Car même si l’île ne compte que pour 0,6 % du territoire japonais, 70 % des installations militaires américaines au Japon s’y trouvent.

En 2022, un sondage de la télévision nationale NHK montrait aussi que 82 % des personnes interrogées sur l’île craignaient d’être victimes d’un crime ou d’un accident lié aux bases militaires.

C’est injuste. Pourquoi le fardeau de protéger le Japon nous revient-il? lâche Masaru Nakamura depuis la ville de Ginowan, où se trouve la base militaire Futenma. Le Japon ne se soucie pas de nous, seulement des Américains. Et le fait que la loi japonaise ne s’applique pas à eux est un problème.

Paysage avec une base militaire.

La base militaire Futenma, située dans la ville de Ginowan à Okinawa. (Photo d’archives)

Photo : Associated Press

En effet, l’entente juridique signée entre le Japon et les États-Unis prévoit que les lois locales ne s’appliquent pas au personnel militaire américain. De plus, elle autorise l’armée américaine à polluer tant qu’elle veut sans qu’il y ait de conséquences, explique M. Fukurai.

Chaque fois qu’un homme politique japonais agit contre les intérêts américains, il y a un scandale, il est démis de ses fonctions et sa vie politique est détruite, poursuit le professeur. Okinawa est contrôlée non seulement par l’État japonais, mais aussi par les États-Unis.

Indépendance et démilitarisation

Rob Kajiwara croit fermement que le seul moyen de démilitariser l’île passe par l’indépendance.

Depuis qu’on a été colonisés par le Japon au 19e siècle, les choses ont empiré pour nous : dégradation de notre culture, notre langue et notre identité, mais aussi omniprésence de militaires, perte de notre prospérité, car nos terres sont occupées.

Mais l’idée d’indépendance ne fait pas l’unanimité.

Pour Takuhi Nakamura, l’indépendance est impossible. On est trop dépendants des Japonais. Peu de personnes veulent l’indépendance, en raison notamment de l’influence culturelle et médiatique du Japon sur l’île, mais aussi de la menace grandissante de la Chine, croit-il.

Un sondage réalisé par le journal okinawaïen Ryukyu Shimpo en 2017 révélait que 34,5 % des insulaires souhaitaient une plus grande autonomie, mais seulement 2,6 % des répondants étaient en faveur d’une indépendance totale.

Et ça, Rob Kajiwara en est conscient. C’est pour cela que, pour passer son message, il parle d’abord de démilitarisation, admet-il.

Des manifestants tiennent des pancartes.

Des gens brandissent des pancartes pour protester contre la présence de bases américaines, devant la porte du camp Schwab du Corps des Marines américains à Okinawa. (Photo d’archives)

Photo : AFP / TORU YAMANAKA

La cause commune de tous les activistes est la démilitarisation, mais quand il s’agit de déterminer si nous sommes Autochtones ou si nous voulons l’indépendance, nous sommes divisés, explique Chihiro Komine, membre d’ACSILs, une association qui milite pour l’indépendance.

Son association envoie d’ailleurs chaque année des jeunes Okinawaïens à l’Instance permanente sur les questions autochtones.

La reconnaissance des Nations unies nous a aidés. Il y a maintenant plus de personnes impliquées dans le mouvement. Mais maintenant, le défi s’inscrit sur le terrain, par l’éducation et la revitalisation culturelle, afin de se réapproprier notre identité autochtone.

Rob Kajiwara, qui a déjà prononcé un discours au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, garde aussi le cap sur la sensibilisation de la communauté internationale afin d’obtenir du soutien pour son mouvement d’indépendance. Techniquement, nous sommes contrôlés par le Japon, mais l’armée américaine est tellement omniprésente que nous sommes de facto gouvernés par deux empires.

Et il est convaincu, l’indépendance ne fera que corriger un tort. Voire deux torts.

Source :Radio Canada

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