Bernard Dadié: Une vie d’intellectuel

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Bernard Binlin Dadié naît le 10 janvier 1916 au sein du royaume d’Assinie dans la colonie française de Côte d’Ivoire. Koffi est son prénom traditionnel, Adou son « nom de tam-tam », tandis que sa branche de rattachement N’zima est le clan Ehotilé. Elevé durant un bref moment dans une famille catholique, il adopte à son baptême en 1926, le prénom de l’instituteur Bernard Satigui Sangaré dont il est le pensionnaire à Dabou, abandonnant celui de Koffi7.

Bernard Binlin Dadié est le fils de Gabriel Dadié, un auxiliaire de l’administration coloniale, né en 1891 et enrôlé dès l’âge de 12 ans en qualité d’apprenti télégraphiste au Service des Postes et des équipes du Capitaine Schiffer, chargé d’installer la ligne du télégraphe de Bingerville à Korhogo.
À la déclaration de la Première Guerre mondiale, Gabriel, mobilisé sur place à Bingerville, devient par la suite, en raison des services rendus, chef du poste administratif et agent spécial, cumulativement avec des fonctions de « receveur des Postes et des Télégraphes ». Sa conduite lui vaut des témoignages de satisfaction du Gouverneur Gabriel Angoulvant et en définitive, la naturalisation française. En mars 1921 il est incorporé pour effectuer en France son service militaire qu’il termine avec le grade de sergent. La mère de Bernard Dadié, Enuayé Ouessan, originaire d’Assinie, ne l’élève que jusqu’à l’âge de cinq ans, au quartier Mafia-Assinie.

Bernard Binlin Dadié a été élevé dans un environnement dominé par la Grande Guerre en Europe, et traversé par les résistances des populations de l’Afrique de l’ouest francophone (AOF) à la colonisation et à ses moyens d’actions que sont notamment, l’impôt de capitation, le travail forcé ou la levée de troupes de tirailleurs sénégalais. Appréhendant les multiples dangers auxquels son fils serait exposé en son absence, Gabriel Dadié le confie à son frère aîné, Mélantchi pour que celui-ci l’élève dans un campement de Bingerville où il exploite une plantation. À sa démobilisation suivie de son retour au pays, Gabriel Dadié reprend en main l’éducation de son fils de six ans qu’il emmène avec lui à Assinie en 1922. À sept ans, au début de l’année scolaire 1922-1923, Bernard Dadié, sous la responsabilité de son oncle Mélantchi qui prend soin de lui dans sa plantation à Bingerville8, est inscrit une première fois au cours préparatoire, à l’école du quartier France de Grand-Bassam9.

Ce premier contact avec l’école primaire est rude et l’amène à fuir les châtiments corporels en vigueur dans les classes. Abandonnant les études pour ces raisons, il rejoint son père et son oncle exploitants forestiers à Rubino. Toutefois, avec l’instituteur Satigui Sangaré8, il reprend plus facilement la route de l’école au pensionnat de Dabou en octobre 1924. Mais finalement, il échoue au concours pour l’obtention des bourses d’études10. Remis dans le circuit scolaire, à l’école régionale de Grand-Bassam par son père et son oncle en 1927, il réalise cette fois un parcours sans faute couronné le 17 juin 1930 par le Certificat d’Études Primaires Iui ouvrant ainsi la porte de l’École Primaire Supérieure de Bingerville. Cependant, Dadié est témoin en 1924, de la démission de son père de l’Administration coloniale quand lui sont refusés les mêmes droits et avantages accordés à ses collègues postiers, citoyens français blancs. De 1924 à 1925, l’enfant accompagne son père sur les chantiers de la Ségué, devenu exploitant forestier et propriétaire d’une petite entreprise de transport. Divers incidents et faits, amènent progressivement le jeune homme à comprendre que son père considère comme des principes cardinaux, tant la lutte contre les injustices, que celle pour la reconnaissance de la dignité de l’homme noir et l’égalité de ses droits avec les Blancs.

Chantier forestier près d’Agboville en 1910.

Dans le sillage du « boom forestier » de 1924 et la percée de l’agriculture de rente, il devient de plus en plus difficile pour les paysans ivoiriens de faire face aux excès de l’économie de marché ou de traite. Le travail forcé se généralise, les terres déclarées vacantes et sans maître sont accaparées, les cultures vivrières sont peu à peu abandonnées et les paysans sont obligés de vendre leurs récoltes aux commerçants européens qui fixent les prix aux taux les plus bas.
Le caractère du jeune Bernard Binlin Dadié, réservé mais intraitable sur les questions de justice, se forge progressivement à l’école de la nature et de la vie, à la vue des changements induits par le système colonial autant qu’à la fréquentation d’un père quelque peu sévère mais exigeant et juste ; et ce, bien avant même que le jeune homme ne soit mis à « l’école des blancs ».

Adolescence
Journal L’Étudiant noir.

Fasciné par la pédagogie nouvelle et active de son maître Charles Béart, un normalien du cadre de Paris et ancien pilote de guerre qui dirigeait l’EPS de Bingerville, Bernard Dadié découvre la voie du rêve et du salut que lui offre l’écriture11. Il écrit en 1934 pour la fête de la jeunesse, Les Villes, un sketch inédit. Il lit également désormais, les journaux politiques que reçoit son père. Ceux-ci soulignent la misère ambiante exacerbée par la grave crise économique de 1930, dénoncent l’exploitation colonialiste, pointent la question des droits des Africains sur leur propre sol. En 1933, Bernard Dadié est admis à l’École normale William Ponty de Gorée qu’il rejoint l’année scolaire suivante (Section administrative, promotion 1933-1936). Il est déjà un jeune homme à la volonté trempée, à qui l’on a confié le rangement de la bibliothèque de l’école et qui lit beaucoup, se forme et se forge une étoffe de combattant de la dignité humaine. Il côtoie également Modibo Kéita, Hamani Diori, Hubert Maga et Emile Derlin Zinsou. Pendant que les mouvements de L’Étudiant noir et de la négritude naissent à Paris en 1935, Bernard Dadié, devenu ami avec Ouezzin Coulibaly alors surveillant général de l’École William Ponty, échange avec celui-ci des journaux et des revues distribués clandestinement. Saisissant l’opportunité des devoirs de vacances, il s’essaie à l’écriture théâtrale en ayant en arrière-plan sa culture marquée par l’Abissa et son carnaval, la superposition du réel et du merveilleux, les facéties, l’ironie, et la caricature des pouvoirs12.
À la fête de la sortie de la promotion 1934-1935, Bernard Dadié, désagréablement surpris de la maigre production artistique des élèves originaires de la Côte d’Ivoire – qui, pour toute prestation, n’avaient présenté qu’un chœur – se résout alors, en réaction, à produire sa première œuvre théâtrale : Assémien Déhylé, roi du Sanwi. Cette production connaît un franc succès. Elle est jouée à Dakar le 13 février 1936, à la Chambre de Commerce de Dakar en présence du Gouverneur général François De Coppet, qu’entouraient tous les Directeurs des services fédéraux y compris Albert Charton, l’Inspecteur général de l’enseignement en A. O. F. 13, puis à Saint-Louis du Sénégal ; puis à nouveau le 12 août de la même année, à l’exposition internationale de Paris. La pièce théâtrale et son auteur sont rendus célèbres par le film documentaire de Georges Manue, « Karamoko, maître d’école », qui en inclut quelques extraits, et est projetée dans les colonies françaises.

Activisme anticolonial
Engagement politique au Sénégal

Pendant plus d’une décennie, de 1937 à 1947, Dadié entre dans la vie active à la Direction de l’enseignement puis à la Bibliothèque-Archives du Palais Verdier où il est affecté en qualité de commis de l’Administration. Au cours de cette période, il se frotte à l’élite de l’A.O. F et il respire un air de liberté dont son pays est à l’époque privé. Il est également témoin des fusillades de Fann, pendant lesquelles la police militaire de l’A.O. F procède à des exécutions arbitraires, ou encore du massacre de Thiaroye le 1er Décembre 1944. Ces événements le poussent à un engagement direct. Il participe largement à la mise en place du Centre d’études franco-africain (CEPA) par lequel sont promus en Afrique de l’Ouest, les idéaux de justice et d’émancipation du peuple. C’est, au demeurant, dans plusieurs répliques de ce centre que le Rassemblement démocratique africain recrute principalement ses premiers militants.
À partir de 1947, Dadié collabore en qualité de rédacteur à la Communauté, un hebdomadaire qui s’oppose à la Déclaration de Brazzaville et appelle à l’indépendance des pays d’Afrique. Il utilise alors plusieurs pseudonymes tels que Bakar Diop, Mourou Ben Daouda, Guèye Diop, El Hadj N’diaye, M.B. Gueye, Jean Dody, ou encore Le Veilleur.

Engagement politique en Côte d’Ivoire

Dans cette position, il anime à Agboville et à Abidjan, deux réseaux clandestins d’information sur un modèle appris à Dakar durant la guerre. Ceci lui permet de déjouer les pièges de la répression émanant de l’Administration coloniale contre le mouvement. Pendant ce temps, la ligne de conduite choisie par la majorité des lettrés africains et ivoiriens est l’émancipation effective de l’homme africain, mais pas l’indépendance, quand Dadié, dès le début, opte pour l’émancipation totale dans et par l’indépendance. Toutefois, il s’accommode de la position dominante, sachant qu’il faut le soutien d’un parti politique populaire pour espérer ébranler la puissance coloniale française dont la démonstration de force est en ce moment-là, perceptible dans un déchaînement de violence au Viêt-Nam et à Madagascar. Se pliant ainsi, à une stratégie de groupe, il ne manque cependant pas, au cours des années de lutte de 1945 à 1953 et bien plus tard, à exprimer ses réserves, et parfois même à marquer sa différence.

Bernard Dadié est à cette époque le Responsable de Presse du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Il écrit également des articles dans Le Réveil, le périodique du Rassemblement Démocratique Africain (RDA). Pendant les événements de Treichville survenus le 9 février 1949 pour la lutte pour l’indépendance, Il est arrêté avec ses compagnons et est condamné à trois ans avec sursis. Au lendemain de son arrestation, il écrit et publie dans Le Réveil, le poème intitulé « Le Corbillard de la Liberté« .

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